Crise alimentaire : L’errance des déplacés de la faim dans le district d’Ampanihy

Androka, une commune loin des yeux mais proches des déplacés de la famine.

La famine est encore une triste réalité à Madagascar, surtout dans la région Atsimo Andrefana, le district d’Ampanihy. Voir la réalité des autochtones, comme les habitants de la commune d’Androka, permet de s’en rendre compte.

C’est un ras le bol contre la faim qui est en train de germer dans le sud de la région Atsimo Andrefana. Malgré les espoirs du gouverneur Edally Tovondrainy, « trois périmètres vont être opérationnels d’ici peu, financés par la BAD – Banque Africaine de Développement– qui feront de la région un futur grenier de Madagascar ».

A l’entendre, le sud du pays est en train de se retrousser les manches pour verdir une partie de la Grande Île où le changement climatique provoque plusieurs vagues de sécheresse et de famine de plus en plus dures. Ces trois périmètres comprenant le prometteur Bas Mangoky, qui contraste avec le vécu des populations éparpillées autour des gros centres comme Ampanihy, Ejeda, Androka et compagnie.

Aujourd’hui encore, la faim crée des déplacés. « Miova ny tany », littéralement, « la terre a changé », c’est le terme utilisé par les anciens de ces petits villages. Une manière de comprendre la vision du malgache de son environnement. La terre est donc un tout, ce n’est pas seulement le sol. C’est également le ciel, la mer et l’air. Voilà peut-être la raison pour laquelle, la compréhension entre les décideurs et la population de base est parfois incomplète.

Pourtant, dans des districts comme Ampanihy, le flux économique est en constante effervescence. Les gens se déplacent, commercent, se rencontrent… malgré l’état des routes. Sans oublier le danger des bandits de grands chemins. En une année, le nombre de décès à cause des attaques de « dahalo »  y a dépassé les onze victimes. Dans ces terres reculées, les malgaches essaient tant bien que mal de s’en sortir.

L’appareil administratif est présent. La population comprend désormais que les grandes décisions se prennent toujours dans la capitale. Faisant parfois penser que le gouverneur de la région et les chefs districts ne sont que des petits exécutants. Et la famine y est encore maître. Selon les projections du Joint Research Center, affilié à l’Union Européenne, le district d’Ampanihy entrera dans une phase critique à partir du mois de janvier.

En attendant, des foyers de catastrophe alimentaire parsèment l’Atsimo Andrefana, dont une concentration dans la commune d’Androka du district d’Ampanihy. Toujours selon ces chiffres, le dernier trimestre totalisera 1 313 336 personnes soumises à la crise alimentaire. Entre le mois de janvier et le mois de mars, une vague de déplacés venant du sud, sont montés jusqu’à Antananarivo délaissant leurs villages. Pourtant, la population de cette partie du pays ont un sens aigu de l’« amour des terres de leurs ancêtres ».

Sur le terrain, les aides, venant des organismes en collaboration avec les autorités, ont l’air d’être désorganisées. Pendant que d’autres en reçoivent, d’autres sont laissés sur leur faim.

Maminirina Rado

Transport : Ampanihy privé de routes dignes de son bouillonnement économique

Scène odinaire d’un voyage entre Androka et Toliara.

Routes en mauvais état, « monopole » des coopératives, usagers soumis à l’indifférence des autorités locales… les deux axes de la région Atsimo Andrefana, reliant Toliara à Amapanihy et Androka symbolisent l’enjeu vital des routes.

Entre Toliara et Androka se trouve environ 240 kilomètres de route. Entre Toliara et Ampanihy, 250 kilomètres de voie très animée. « Notre coopérative dessert cette ligne tous les jours. Tous les jours, il y a des taxi–brousses qui y vont et qui y reviennent », marque la femme chargée des réservations au sein de Kofifivo.

Pour celle d’Androka, trois véhicules font des allers et retours, espacés de deux jours. L’un d’eux est un monstre mécanique, capable de supporter 84 voyageurs et voyageuses. Plus de 15 tonnes de marchandises allant du sac de ciment à la volaille bien ficelée.

« En fait, notre gain se trouve surtout dans les marchandises. Le transport de voyageurs ne complètera jamais notre chiffre d’affaire », ajoute la responsable. Du coup, il se peut qu’un départ soit retardé de 24h parce que le fret n’a pas encore atteint le coût escompté.

Quitte donc à ne remplir que la moitié des sièges des passagers, quand le porte bagage est bien fourni, les coopératives sont satisfaites. Cependant, chez la coopérative « Bellia », desservant Androka, on prend le soin d’appeler le client pour le prévenir du report du départ en cas de souci mécanique.

« Pour le prix du transport de marchandises, j’évalue au jugé. Il n’y a pas de prix fixe », fait savoir un des chauffeurs de Kofifivo. 4,5 tonnes de fret s’élèvent alors à 1 200 000 ariary de frais de transport, tandis que le ticket pour une personne est de 30 000 ariary.

A part les tout-terrains des organismes internationaux ou des agents des ministères, aucun « quatre roues » n’oserait s’y aventurer. Voilà comment, tout un district dépend de cette dizaine de « Tata » et « Karandal » pour pouvoir consommer pâtes, bières, couches pour bébé et autres.

A bien y regarder, il faut admettre que ces deux lignes sont très actives. Assez étonnant. Il faut tout de même plus de 20h de temps pour chaque trajet. Dans un espace restreint pour les voyageurs, obligés de se mettre à sept par banc.

Parfois même plus de 24h sont nécessaires. Il faut obligatoirement s’arrêter une nuit dans un village et repartir aux premières lueurs du jour. Une mesure pour éviter d’éventuelles attaques des « malaso », bandits de grands chemins.

Le calcul est simple, un véhicule rapporterait au bas mot 19 600 000 ariary par mois à son propriétaire. Avec l’ensemble du parc automobile pour Ampanihy et Androka, cela représenterait environs 156 000 000 ariary mensuels.

Environ 400 tonnes de marchandises circulent entre Toliara, Ampanihy et Androka chaque mois. Dans une des régions les plus pauvres du pays. Ce serait injuste de penser que les habitants ne font pas tout pour faire bouger économiquement leur district.

Cependant, la remise en état des routes est loin d’être une priorité pour les autorités locales et plus en amont. Dans un district aussi actif, le « goudronnement » de ces deux axes peut d’autant apporter un plus dans la lutte contre la famine qui y règne.

« Bien sûr, cela changera beaucoup de choses. Les bus Sprinter prendront sans doute le relais », met en perspective le chauffeur chez Kofifivo. Dès lors, un trajet de 20h et plus se fera en 8 à 10h. Le coût du transport baissera en toute logique.

Au train où vont les choses, la situation pourrait encore s’étaler sur des générations. A se demander si quelqu’un trouve un intérêt à ce qu’elle reste la même pour pouvoir exploiter les usagers. Dont certains manifestent parfois leur ras le bol.

Il suffit d’un tout–terrain, acheté avec l’argent du contribuable, pour les responsables étatiques et le tour est joué pour rejoindre les localités comme Ejeda, Beheloka, etc… Pour le simple citoyen, il pourra toujours se satisfaire de ce qu’il y a. Tant que ces gros bolides avancent, tout va bien.

Voyage : Les péripéties à Toliara

Itampolo, village déserté des touristes en stand–by avec sa petite ruelle aux poissons frits.

Ilakaka, célèbre pour être le « grenier » du saphir malgache. Elle possède aussi un rassemblement remarquable de personnes du troisième âge devenues des mendiants. Dès qu’un taxi–brousse s’arrête, ces personnes qui devraient goûter à une retraite paisible, s’agglutinent autour des véhicules. La plupart sont des femmes.

Itampolo, le paradis des friands de poissons. Non loin de la place où stationnent les taxi-brousses pour monter les marchandises sur les porte-bagages, se trouve une ruelle avec une quinzaine de vendeuses de poissons de mer frits. Une portion de poisson, aussi longue qu’une main, coûte 300 ariary. Pour faire la comparaison, un achat de 5 000 ariary, équivaudrait à 24 000 ariary à Antananarivo.

A Toliara, le délestage touche souvent toute la ville. Pas comme dans certaines grandes cités de Madagascar où il atteint plusieurs quartiers et en épargne d’autres. Les coupures peuvent durer plus d’une heure. Parfois, la ville tombe dans la pénombre pendant 20 minutes.

Dans la ville de Toliara, l’insécurité semble avoir perdu du terrain. A 23h, on aperçoit encore des gens aller à pieds dans des quartiers comme Tsenengea, Anketa, etc… Evidement, il en est de même pour les lieux festifs, où la nuit peut se terminer à 4 h du matin, voire plus. Cependant, les locaux conseillent toujours d’éviter certains « fokontany » la nuit.

Depuis Fianarantsoa jusqu’à la ville de Toliara, la profusion des taxis de marque Hyundaï dans la gamme Atos est remarquable. Dans la cité qui ne dort jamais, ces véhicules sont plutôt concentrés aux alentours de la place Soafilira dans le centre-ville. Sans doute en vue du marché touristique, mais dont la pandémie a retardé les rendements.

Famine : Androka au coeur d’une catastrophe annoncée

Soatanana, le 2ème adjoint au Maire de la commune d’Androka.

La famine persiste et signe encore dans la région Atsimo Andrefana. La commune d’Androka située dans la moitié sud du district d’Ampanihy en est un témoin privilégié, lieu de rassemblement des déplacés de la faim.

« Nous sommes du village de Beharana, nous l’avons quitté pour trouver de la nourriture après avoir vendu tous nos biens », explique Jaovita. Lui et sa petite tribu composée de sa femme et de ses deux enfants creusent le lit de la rivière asséchée « Linta ». Des petits trous de 35 cm de diamètre et de profondeur afin de déterrer les patates douces, aussi salutaires que minuscules.

Jaovita fait partie de ces centaines de déplacés saisonniers, « gibiers de la faim », de la commune d’Androka. Une localité située au sud de Toliara, à environ 120 kilomètres longeant le littoral. Dans le district d’Ampanihy de la région Atsimo Andrefana. « Ceux qui le peuvent, montent jusqu’à Itampolo. Ils y mendient », fait savoir Tsarahavana un habitant d’une petite bourgade proche de l’embouchure où ce cours d’eau se jette dans le Canal de Mozambique.

Difficile d’aller plus au nord, « là–bas, il y a trop de malaso – bandits de grands chemins », ajoute Tsarahavana. Au fil de son histoire, Jaovita ne reproche rien à personne, n’accuse personne. Sa voix est posée, ses gestes retenus. Il arbore parfois un sourire presque lumineux. L’extrême pauvreté a ceci de particulier : le privilège de verser dans le banal, même sous une température avoisinant les 35 degrés.

Depuis 2020, Androka accueille des déplacés. Trois quartiers s’y sont dévoués. Connaissant la moindre pierre de sa commune, Soatanana le 2ème adjoint au maire, énumère les villages des alentours frappés par la famine. La liste semble être longue, il s’arrête à une quinzaine. « Nous en avons marre de ces aides alimentaires. Je ne dis pas qu’elles sont inutiles dans l’urgence ». Et de poursuivre. « Du temps des blancs, il y avait un périmètre agricole ici. Il était prospère. Emmenez-nous de l’eau et nous allons prouver que nous sommes capables de nous en sortir par nous-mêmes », clame-t-il.

En 2020 également, selon Soatanana, les morts se sont succédé. Il se rappelle, « 40 ont été comptabilisés ». Et il pense qu’il y en a eu d’autres, oubliés sous les feuillages ». Cette année 2021, la cadence a l’air de ralentir. Si la région Androy a toujours été l’aire géographique ancrée dans l’imaginaire du « kere » chez les malgaches, le sud de l’Atsimo Andrefana souffre tout autant de cette crise alimentaire, avec des foyers d’extrême urgence dans le district d’Ampanihy.

Le mois d’octobre n’est que le début. La sécheresse s’étale jusqu’en avril, avec une petite accalmie au mois de décembre. Durant lequel, le lit de la rivière Linta se remplit. En cette période, Androka est presque coupé du pays. Betombo, charretier affable et grand amateur de biscuits, fait savoir. « Seuls les charretiers, les plus fins connaisseurs du parcours, osent s’aventurer pour faire la jonction entre la commune et la localité de Besely Sud », dernier lieu de stationnement des « Karandal », mi poids lourds mi taxi brousse, venus de Toliara.

Alors, pourquoi ne pas s’étonner de la permanence de la famine sur ce bout de Madagascar. Cette question se poserait presque dans toutes les régions frappées par le fléau. A cela, un habitant répond : « la pluie se raréfie. Le débit ne suffit plus pour une bonne récolte. D’année en année. Ensuite, les gens finissent par arrêter de planter. La famine survient après ». La logique est implacable. Moins de pluie, moins, voire pas de récolte.

Dans son bureau, le regard jeté au loin, le 2ème adjoint donne son verdict. « La terre change », littéralement, « miova ny tany ». Une manière de définir, le « changement climatique ». La commune a alors décidé d’adopter une stratégie plus directe. Le maire fait le va–et–vient entre la capitale et son fief pour alerter les autorités centrales de l’urgence de la situation.

La place centrale de la commune d’Androka, lieu névralgique et passage obligé des visiteurs.

Cependant, un paradoxe frappe en observant la vie de ce paisible hameau. La concentration des bars et vendeurs de boissons alcoolisées. Au moins cinq, rien qu’autour de la place centrale du marché en face des bureaux de la commune. Ensuite, les bungalows. Androka n’a pourtant pas une vocation touristique. Cela ressort à vue d’œil. Et enfin, les filles de joie. « Vous dites à un gars d’ici d’en chercher une, il lui dit que quelqu’un la veut. Alors, elle vient. Elles ne sortent pas le jour, par honte. C’est la nuit qu’elles sont actives », simplifie un habitant d’Androka.

Les visiteurs fréquents sont les employés des organismes internationaux et les agents de l’Etat, surtout ceux impliqués dans la lutte contre la sécheresse et la famine. Ils sont reconnaissables avec leurs tout–terrains, souvent de couleur blanche. Difficile de faire parler les riverains à propos de « depuis quand ce secteur s’y est développé ». Tout comme sur la nature de la clientèle. Tout le monde a l’air de s’être donné le mot pour esquiver ce genre de question.

Alors qu’à quelques heures de trajet en charrette survivent des déplacés en quémandant des poissons aux pécheurs proches de l’embouchure. « Heureusement qu’il y a ces gens de la mer », reconnaît Soatanana. Il peut encore se féliciter du bon niveau de sécurité de sa bourgade. Les « malaso » et les « dahalo » se trouveraient bien plus au nord, dans les environs d’Ankililaoka par exemple. Dans le district de Toliara 2.

Le samedi de la semaine du 25 octobre, un bal a été organisé. La commune et ses déplacés baignent dans un vrombissement pétaradant des enceintes poussées à fond. C’est un peu l’effervescence. Androka est éclairée par quelques luminaires. Un élément des forces de l’ordre armé de son « kalachnikov » fait la ronde près du marché. Tout comme le jour, la nuit y est paisible. La famine à quelques encablures.

Maminirina Rado

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