Hilarion Jimmy Rakotonarovy : « Chez les Tsimihety, la musique décrit la société »

Jacaranda
Prince du Bahoejy pour les uns, virtuose pour les autres, le Jim 415 est avant tout un ethnomusicologue.

Jimmy Hilarion Rakotonarovy, connu sous le nom de LEJIM 415, est un des rares ethnomusicologues malgaches. Joueur de Kabôsy Tsimihety depuis son adolescence, il poursuit ses études d’ethnomusicologie à l’université. Spécialiste de la musique de la région Sofia, Rakotonarovy a voulu répondre à quelques questions. Interview !

La musique malgache résiste t-elle à ce monde en pleine mutation ?

Quand on parle de la musique, malgache ou étrangère, il ne faut surtout pas oublier que cela fait partie de l’art, et vous me parlez d’un monde en pleine mutation, à mon avis, la musique malgache résiste aux assauts de cette mutation, mais cela ne veut pas dire qu’elle reste intacte.

Les conservateurs disent que la musique malgache actuelle n’a plus de sens. Êtes-vous de cet avis ?

Je suis abasourdi ! Je réponds oui et non. D’un côté, je vois la dégradation de la composition artistique qui, devient trop commerciale. Rares sont les artistes chanteurs qui occupent ce métier par pur amour et passion, il n y a que le « show biz » qui trouve profit et place. Je crois que le public malgache aussi devient plus passif, à cause de l’accès facile aux nouveautés de tout genre. Les auditeurs ne savent plus l’authenticité de la composition, d où la dominance des artistes plagiaires.  Il est possible d’acheter la célébrité à nos jours, sans être un musicien professionnel. D’un côté, il ne faut pas fermer les yeux face aux artistes .compositeurs qui font des découvertes mais ignorés. Je peux vous citer par exemple, René Korodogno, un des plus éminents accordéonistes qui garde encore des genres musicaux Tsimihety, je peux vous citer aussi entre autres, le groupe Mamaly 2, qui a gagné en 2014 un concours de chants organisé par l’Alliance française de Morondava ( j’étais parmi les membres du jury qui a opté pour le choix de ce groupe, dont j’assume jusqu’aujourd’hui). Ceux qui affirment que la musique malgache d’aujourd’hui n’a plus de sens, doivent encore enquêter plus, et frapper sur la bonne porte, et ne pas se contenter des matraquages télévisés.

Le ragga, le rap, l’afro beat. Les rythmes étrangers inondent les chaînes TV et les ondes. La musique malgache est-elle oubliée?

Ces genres musicaux sont à la mode, je suis d’accord, mais, en tant qu’animateur de soirées ansantes, je vous dis sincèrement que, sur le terrain, la réalité nous montre que cette domination reste encore superficielle. Même au Glacier ou au Jao’s pub, la grande partie des répertoires des artistes chanteurs connus, sont les «salegy». Il suffit d’aller voir les plus grandes stars malgaches comme Jaojoby, Tianjama, Din Rotsaka etc. Si on parle de musique live, je ne crois pas que les musiques malgaches soient obsolètes. Seulement, dans la société Tsimihety, par exemple, la pénurie de musiciens guitaristes deviendra un sérieux problème d’ici peu, car ces genres musicaux que vous venez de citer n’utilisent pas trop les guitaristes s’il y en a, tout est programmé.

La région Sofia est le fief de « l’Antosy » et du « Bahoejy ». C’est quoi exactement ?

Les informations diverses concernant le « Bahoejy », genre musical très proche du Zook Love, avec une chorégraphie qui ressemble un peu au rock and roll, mais on vient de découvrir récemment un Monsieur nommé « Bahoejy » originaire de la commune rurale d’Ambodimandresy, reconnu aussi comme étant l’initiateur de cette danse.

Quant à « l’Antosy », c’est un genre musical, né vers les années 1960, parmi les genres de musique Tsimihety, qui demandent aussi de la vitalité.

Comment est la société « Tsimihety » d’auparavant par rapport à celle d’aujourd’hui ? La tradition est-elle conservée ?

Comme tout le peuple qui existait à Madagascar, la société Tsimihety est une société à tradition orale. Et en parlant de tradition orale, je crois qu’à nos jours, l’art oratoire se pratique de moins en moins, alors qu’il constitue une occasion pour exprimer nos proverbes. Les Tsimihety possèdent une culture musicale considérable, avec tout un arsenal de genre musical, tels « le salegy « , « l’ antosy », « le bahoejy », er « le malesa ». Mais toujours sous exploités, car ceux qui restent fidèles à ces genres musicaux n’arrivent pas à percer au niveau national.

La plupart des  « Tsimihety » ont  un niveau de vie très modeste car leurs activités principales génératrices de revenus se limitent à la riziculture et à l’élevage bovin. Mais cela n’empêche pas les familles d’envoyer leurs enfants à l’école avec la filière vanille qui commence à prendre son envol et à être exploitée.  . Aussi c’est une société qui n’a jamais connu une autorité royale mais cela n’exclu pas le fait que  la valeur léguée par les ancêtres commence à se perdre petit à petit.

On entend toujours le mot  « Manigny », dans leurs paroles. Sont-ils nostalgiques ?

La vie de l’homme est un rythme, c’est la base qui fonde même ce qu’on appelle musique. Quand on marche, il y a du rythme, nos battements de cœur, 60 pulsations par minute. Le rythme a donc une place et est un faiseur de sens dans chaque musique. Les paroles des « Tsimihety » parlent souvent des réalités du monde paysan : aller à la pêche, garder les zébus, la riziculture… Ce sont des travaux associés aux cultivateurs, et souvent ils ont des difficultés économiques. N’oublions pas que les « Tsimihety » migrent beaucoup, et souvent se déplacent à pied, favorisant cette situation de nostalgie de village d’origine.

Propos recueillis par Iss Heridiny

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