Lebossy Mafatoky : Le poète pionnier du genre littéraire “Tohëlaka”

Poète et artiste compositeur de musiques sacrées et traditionnelles, l’auteur du conte intitulé Tohëlaka momba ny aiñy sy ny fahafatesaña, Paulin Tavandraina alias Lebossy Mafatoky, est toujours fasciné par la splendeur de la vie et de l’harmonie rare qui lie la vie à la santé. Il s’est illustré en sa qualité de passionné de la culture ancestrale malagasy. Son charisme d’éducateur et de pédagogue l’incite à se servir d’un conte purement inspiré de la vie réelle pour transmettre ses messages. Sachant qu’auparavant la tradition tsimihety, tout comme celle des Sakalava, utilisait les contes et les mythes pour émettre des messages, véhiculer des idées et surtout éduquer les enfants, l’auteur nous invite à retourner à la source pour s’abreuver, afin d’étancher notre soif de savoir sur les valeurs authentiques de la culture ancestrale malagasy. Ainsi, le « tohëlaka » n’est pas un genre littéraire que l’auteur a inventé, mais à ma connaissance, il est le premier à se servir de cette forme de l’oralité dans la littérature. C’est ce qui manifeste ostensiblement la particularité et l’originalité de ce genre.

Tohëlaka, plus qu’un simple genre littéraire. En dialecte tsimihety comme celui du Nord, le verbe « mitohëlaka » signifie « rigoler ouvertement » ou « rire avec éclatement de voix » tout en plaisantant. De ce verbe, on peut avoir deux « radicaux », à savoir « Tohëlaka » et « hëlaka ». Le « tohëlaka » est synonyme de « hehy » qui veut dire le rire ou la rigolade. Mais il désigne un rire ou une rigolade sans borne. « Mafy eky « tohëlaka » zany eh ! » ( « Oh ! Combien cette rigolade est forte ! ») Son deuxième sens se retrouve dans la danse traditionnelle tsimihety qu’on appelle « baoejy ». Ici, ce mot signifie le fait de se pencher à bras ouvert vers l’arrière sur un côté (gauche ou droit). Le radical « hëlaka », lui, se dit d’une chose qui s’ouvre rapidement et se referme tout de suite (ou se lève et se rabaisse) et bien souvent elle ne se referme pas, on emploie toujours le même mot. Par exemple, une porte qui s’ouvre brusquement et se referme, une feuille de tôle d’un toit de maison qui se lève par un coup de vent et reprend sa position. Quand une tôle d’un toit de maison est emportée par le vent, on dit aussi « nihëlaka ny tafon-traño ». Il en est de même pour une main qui se lève rapidement et se rabaisse (« Nisy tàñaña nihëlaka ou nihëlaka ny tàñaña »).

Alors, le « tohëlaka » est ici un genre de conversation ou d’entretien quotidien pratiqué surtout par des femmes (entre amies) où aucun sujet n’est tabou. Dans leur rigolade, les femmes utilisent de temps en temps des adages ou des proverbes pour exprimer leurs joies. D’où l’usage de quelques phrases bien connues chez les Tsimihety : “Hehe ia ! Misy raha tanito eh, masaka manga lôlôny!” (Hehe ia ! Il y a tellement de nouvelles à raconter, les mangues commencent à mûrir ! ») Ou bien : “Hehehe ia ! Dingadingaña tsy namoa zany eh, ny taoño mbala ho lava!” (« Hehehe ia ! Dingadignaña n’a pas donné de fruit, le nombre des années à venir reste encore incalculable ou le temps sera encore long. ») Le dingadignaña, cet arbre qui fleurit chaque année sans jamais donner de fruit annonce un nombre illimité des années encore à venir (Patience et persévérance, le dingadingaña donnera du fruit dans l’avenir). Ou bien encore : “ Hehehe ia ! Koraña tsara avian’ny hehy selatra, lalabe mazava avian’ny tsipy tàñaña!” (Hehehe ia ! Une bonne conversation provoque une grande rigolade, une route bien espacée fait la bonne marche du piéton. »

Tout compte fait, le tohëlaka ressemble à un conte or il ne l’est pas ; ce qui fait sa différence mais dans les genres littéraires francophones, ce nouveau genre n’existe pas encore, d’où le choix de le classifier comme un conte; pourtant il mérite d’avoir sa place parmi ceux qui existent déjà.

Le conte Tohëlaka momba ny aiñy sy ny fahafatesaña, un chef d’œuvre illustrateur de ce genre littéraire.

Philosophe, théologien et anthropologue de formation, Lebossy Mafatoky, fort de sa genèse multidisciplinaire, a tendance à écrire en combinant plusieurs disciplines. D’où cette œuvre anthropologico-philosophique teintée de théologie qui reflète la religion traditionnelle malagasy et la religion chrétienne. Cela se révèle dans les expressions et les termes bibliques qui se retrouvent dans la version française de son ouvrage cité auparavant: « de vérité en vérité, créature divine, immortelle, éternelle, Ciel, Créateur miséricordieux, Adam et Eve et Dieu. » “De vérité en vérité, je vais te la montrer sans hésiter ! C’est la Vie, une créature divine, immortelle, non vieillissante et éternelle. Chapeau ! Elle emporte avec elle la Mort partout où elle va sans qu’elle soit périssable ni même contingente. » « La Vie va se rendre au Ciel auprès du Créateur miséricordieux qui est son Père. Quant à la Mort, il rentre à son tour à la Terre avec la dépouille mortelle, d’où la source de l’inhumation depuis l’ère d’Adam et Eve. » Notre poète exprime son grand attachement à la nature sauvage, aux faunes et flores, ainsi qu’aux animaux au tout début de ce même ouvrage qu’est Tohëlaka momba ny aiñy sy ny fahafatesaña en ces termes : « Elles (la Vie, la Santé) habitaient à Antsirakala, c’est une forêt vierge très dense où elles habitaient ensemble. Elles ne se nourrissaient que du miel et des végétations. Si l’on parle des amoureux, aucun couple ne pouvait les égaler sur la terre. Et du fait qu’ils s’aimaient profondément, Dieu les ont rendus immortels. »

Œuvre mettant en avant la valeur de la culture ancestrale et vecteur des messages sur la vie réelle.

A travers ce conte, l’auteur invite ses compatriotes malagasy, futurs lecteurs de cet ouvrage, à découvrir ou à redécouvrir la valeur de la culture malagasy tout en mettant en lumière le sens de la vie et l’importance de la santé dans la vie. Il se pose, lui-même, la question sur le lien mystérieux et hermétique de la vie et de la mort. Cette œuvre se démarque par la perspicacité et la sagacité de LEBOSSY à percevoir et à personnifier les réalités les plus subtiles de la vie. Trois femmes rassemblées par leur profonde amitié s’aventuraient dans une conversation qui les amenait à parler des quatre personnages clés de ce conte, à savoir la Vie, la Santé, la Maladie et la Mort. Elles les mettent en scène comme si elles étaient vraiment des personnes en chair et en os. Notre écrivain suppose la relation de ces personnages comme une simple relation interpersonnelle des individus bel et bien vivants et qui habitaient, jadis comme aujourd’hui, dans une société humaine donnée. La Vie et la Santé constituent un foyer conjugal dont la première est la femme et le second, l’époux. Les deux amours sont indissociablement collées l’une à l’autre. La Maladie et la Mort sont aussi conjoints, mais leur lien est imprégné d’une incompatibilité intrinsèquement irrésolue. Tandis que la Santé et la Maladie entretiennent une relation de jalousie profondément conflictuelle dans la Vie, cette dernière et la Mort incarnent un rapport énigmatique et paradoxal qui les lie indissolublement sans amour mais qui ne les laisse se séparer qu’à la fin du voyage de la Vie sur terre, c’est-à-dire au jour de son départ vers le Ciel. La Mort, quant à Lui, retourne à la Terre.

Iss Heridiny/ Maminirina Rado

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