Histoire de la ville : « …Antananarivo… une cité Malade »

Asinome Harimino Elisé a soutenu à l’Université d’Antananarivo au sein du département d’Histoire sa thèse de doctorat, “L’aide française au développement et la ville de Tananarive, l’équipement de la capitale dans le contexte du rapport postcolonial (1960-1973)”. Parallèlement à ses travaux de recherche et d’enseignements en sciences sociales, il a exercé des activités de consultance auprès des organismes internationaux de développement. Actuellement, il assure la fonction de coordonnateur des projets auprès du Secrétariat général de la Commune urbaine d’Antananarivo.

Les villes portent les stigmates des passages du temps, occasionnellement les promesses d’époques futures. Elle joue un rôle important dans l’histoire d’un pays car elle est témoin des événements du passé. 

Asinome Harimino Elisé, s’est intéressé à l’histoire des villes, notamment Antananarivo. ayant grandi   à Mananjary,   rien ne prédit à l’enfant qui a passé chaque année ses vacances dans un champ de café de ses parents, situé au pied de la colline rocheuse Vatovavy, à garder un attachement particulier pour la capitale malgache qu’il a découvert juste après le baccalauréat pour poursuivre ses études en Histoire.  Interviewé par l’équipe de Midi Madagasikara, il retrace l’histoire de la ville des mille.

MIDI Madagasikara: Comme toutes les capitales, la ville d’Antananarivo a connu un changement en termes d’urbanisation, elle avait un autre visage au XIXème siècle. Comment était l’urbanisation pendant la période précoloniale?

Asinome Harimino Elisé:  Parler d’Antananarivo au XXème siècle nous renvoie à l’histoire d’un processus d’urbanisation de la colline d’Analamanga, grâce aux contacts avec les Européens. Mais la transformation de cette petite contrée en un véritable centre urbain, remonte quelques siècles avant, sous le règne d’Andrianjaka, un souverain du royaume Merina.  Depuis le XVIIème siècle, Analamanga détient un rôle de premier plan dans les domaines politiques, économiques, religieux et militaires. C’est ainsi que l’ancienne cité Vazimba prend une nouvelle appellation Antananarivo, « la cité des mille guerriers », ce qui montre la force de la cité par le nombre de ses habitants depuis le règne d’Andrianjaka.

Andrianampoinimerina est aussi connu pour son sens de l’organisation en matière d’économie. Les activités commerciales sont fixées tous les vendredis, jour du marché, sur la place d’Andohalo où les paysans environnants de la région affluent pour vendre ou acheter des produits. Ces dispositifs montrent que le contrôle du royaume nécessite un aménagement de l’espace.  Radama Ier (1810 – 1827) donne surtout un coup d’envoi pour faciliter l’introduction des étrangers, surtout les Européens, sur le territoire merina. Leurs présences marquent la transformation du paysage de l’enceinte du rova et de nombreux quartiers des collines d’Antananarivo.

MM: D’après vous, le christianisme a contribué au processus de développement urbain dans les collines d’Antananarivo, mais les étrangers ayant fréquenté la cité royale ne sont pas tous de missionnaires.

AHE: Vous avez raison, les missionnaires ont effectivement joué un rôle clé dans la mutation du paysage de la cité d’Analamanga. Associée au développement du christianisme, l’affluence des biens manufacturés et les échanges commerciaux constituent également des attraits permettant à Antananarivo de démontrer son statut de capitale. De plus, dès le règne de Radama 1er, l’expansion du royaume favorise une image attrayante de ce chef-lieu, centre de toutes les affaires administratives, politiques et militaires de l’Imerina et de certaines parties de la Grande Ile. Le rôle commercial de la cité s’accroît aussi de manière exponentielle.

MM: La colonisation a fait d’Antananarivo la capitale de Madagascar. Les colonisateurs ont apporté leurs techniques et leur « savoir-faire ». À cette époque, la capitale malgache a changé de visage. Quels sont les apports des Français, pendant la période coloniale?

AHE.  La morphologie de la ville d’Antananarivo au moment de la colonisation reste encore marquée par les efforts de contrôle d’un territoire urbain de la capitale dans les années 1910 et 1920 par la concrétisation du projet colonial : entretenir l’image de la capitale en tant que vitrine du régime de l’époque.  Les infrastructures urbaines permettent certes d’améliorer en général les conditions de vie des tananariviens. Cependant, les travaux d’urbanisme de l’époque profitent plutôt à une catégorie d’habitants, surtout les cadres et les fonctionnaires du régime colonial. En 1918, est dressé par l’architecte -urbaniste, Géo-Cassaigne, un plan-programme d’aménagement et d’extension de la ville d’Antananarivo, contenant les dispositifs nécessaires pour l’amélioration des cadres de vie des tananariviens, surtout les fonctionnaires coloniaux.

MM: Quels sont essentiellement les faits marquants de l’aménagement urbain pendant cette période de l’administration coloniale ?

AHE:: Les premières décennies de la colonisation française à Madagascar sont marquées par un urbanisme d’État avec des grands travaux d’aménagement urbain. Afin d’exercer le réel contrôle sur les constructions, le pouvoir colonial a fait appel aux experts de l’aménagement urbain de l’époque pour une mission d’évaluation de l’ état des lieux de la capitale où se concentrent des édifices participants d’un « art urbain colonial ». L’architecte urbaniste envisage la spécialisation des quartiers où Analakely et Tsaralalana qui sont destinés aux  activités commerciales et Antaninarenina, Ambohitsorohitra et Isoraka sont voués à l’emplacement des blocs administratifs. La plaine de l’Ouest de la ville est prévue aux infrastructures sociales tandis que l’axe Nord Ouest (Antanimena, Ankorondrano et Ivandry) et l’axe Sud ( Fiadanana, Soanierana, Ankadimbahoaka et Tanjombato) sont essentiellement reservés aux activités industrielles.

MM: En 1960, Madagascar accède à l’indépendance. La capitale malgache se transforme en une ville « moderne« . La période post coloniale a-t elle fait d’ Antananarivo une ville « anarchique« ?

AHE:: Comme je viens de soulever tout à l’heure, le problème d’urbanisme de la capitale remonte après la Seconde guerre mondiale, à partir du moment où l’administration coloniale n’arrive pas à maîtriser le phénomène migratoire dans les zones marécageuses de la ville où l’État a perdu le contrôle. Ceci laisse le champ libre aux constructions illicites sur le long des digues et  celles des  ménages à faibles revenus. D’ailleurs, la situation s’est aggravée par les inondations de mars 1959 ayant provoqué 40 000 sinistrés. Au temps zéro de l’Indépendance, la capitale malgache rencontre déjà des contraintes diverses et éprouve des besoins particuliers où l’autorité publique doit apporter des réponses sérieuses. On peut dire qu’à la sortie du régime colonial, Antananarivo est une ville malade. Elle connaît une crise qui se manifeste par une dégradation des conditions de vie de la population.

MM: Que représente la ville d’Antananarivo pour les dirigeants de la jeune nation malgache de l’époque?

AHE:  Pour vous répondre, voici comment est qualifiée la ville d’Antananarivo par un journal de l’époque, Le Courrier de Madagascar, paru en juin 1962 : «  A la fois, la capitale historique de la nation ; le siège du Gouvernement ; le siège des assemblées politiques, le centre administratif de l’Etat ; le chef-lieu de la province centrale ; le centre universitaire, le principal centre économique et financier et enfin, surtout, l’agglomération de loin la plus importante par le nombre de ses habitants qui s’accroît de jour en jour et dépasse actuellement 240 000. » En effet, de sa position de ville primatiale dans la Grande Île, le gouvernement accorde à la ville d’Antananarivo un statut particulier lui permettant d’assurer au mieux la gestion des intérêts divers qui se trouvent mis en jeu sur son territoire, à l’instar de la plupart des capitales des Etats modernes et, plus particulièrement, des villes de Paris et d’Alger.

MM: Quel est le rôle de l’ancienne puissance coloniale en matière d’urbanisme, une fois que le pays ait accédé à l’Indépendance ?

AHE:  La diffusion de l’expérience coloniale en matière d’Aménagement reste encore ressentie même après l’Indépendance. La France dispose d’une offre à faire en matière de gestion et de développement urbains pour les anciens territoires. D’ailleurs, les compétences françaises en matière d’urbanisme s’exportent dans les villes des pays en voie de développement, comme Madagascar. Après l’indépendance, la ville d’Antananarivo devient en quelque sorte un terrain d’expérimentation pour les uns et d’acquisition d’expériences pour les autres en matière d’urbanisme.

MM: Comment se positionne la politique publique en matière d’urbanisme face à l’urgence du développement agricole pour répondre au « Politikan’ny kibo », prôné par le président Philibert Tsiranana, qui s’avère une grande priorité pour le pays?

AHE:  Depuis les années 40, la Seconde guerre mondiale a entraîné des bouleversements sur différents plans. Un changement est constaté au niveau du concept de la planification urbaine qui se trouve dans le contexte de biais anti-urbain. Cela se justifie par le premier argument reposé sur l’attention particulière portée sur le monde rural, du fait que « la très grande majorité des travailleurs était dans les zones rurales et que l’essentiel de la production était réalisé dans ces zones. Le bon sens suggérait qu’il fallait d’abord faire porter l’effort sur cet essentiel-là, c’est-à-dire sur l’agriculture et la campagne. » Ce qui fait, d’après le même auteur,que seul l’ingénieur agronome, l’agent du développement idéal peut réaliser ce défi. En effet, la ville est absente des politiques des États ayant explicitement préféré la campagne à la ville, et freiné ou cherché à freiner l’urbanisation. Du coup, tous les programmes de développement ont donné la priorité au développement des zones rurales. De plus, pour les dirigeants, le poids des électeurs ruraux pèse lourd et influence les choix.

MM: Enfin avant de terminer notre entretien, comment expliquer l’origine du phénomène “Quatre-mi” dans la capitale ?

Asinome Harimino Elisé. Le phénomène “Quatre-mi” remonte avant l’Indépendance même, plus précisément dans les années 40-50, après la Seconde guerre mondiale. J’ai eu l’occasion d’effectuer des travaux de recherche sur le phénomène de pauvreté en milieu urbain, particulièrement dans la ville d’Antananarivo, à travers mon parcours universitaire. Je peux conclure que, après la Seconde guerre mondiale, pour des raisons nécessairement économiques, des familles originaires des districts périphériques et des provinces viennent dans l’échiquier urbain de la capitale, dans l’espoir de trouver un avenir meilleur. Faute de revenus stables, dans leur mode d’insertion urbaine, elles s’installent dans des terrains accidentés ou insalubres. Loin de la surveillance du pouvoir public qui se montre inerte et impuissante face à cette situation, ceux qui ne peuvent pas s’installer sur un terrain public dans leur démarche d’occupation illicite, construisent des abris de fortune sur les digues ou des sites accidentés. Certains envahissent même le centre ville la nuit par des petites installations à côté des grands bâtiments, dans ou près des jardins publics. Ils forment le groupe de personnes vulnérables appelés “Quatre-mi”. Ce vocable est apparu sous le régime socialiste du président  Didier  Ratsiraka pour désigner les personnes en situation de pauvreté qui vivent dans la rue.

Propos recueillis par Iss Heridiny

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