Commerce illégal d’espèces CITES : Haro sur un fléau national


Bmoi

« Pas à vendre ». Les espèces classées à la CITES (Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction) sur les sites du Patrimoine mondial ne doivent en aucun cas faire l’objet de commerce, encore moins illicite, et il urge de mettre un coup d’arrêt à ce phénomène, interpelle le WWF dans son rapport « Mettre un terme au commerce illégal des espèces classées à la CITES sur les sites du patrimoine mondial ». Dans ce rapport international, le cas alarmant des forêts humides de l’Atsinanana, à Madagascar, est particulièrement mis en exergue. L’exploitation illicite met sérieusement en péril ce site. 

  

Des stigmates de l’exploitation forestière illégale. (Photo WWF Madagascar)

La capture illégale d’espèces endémiques pour le commerce international menace l’intégrité de certaines des zones et des espèces rares les plus emblématiques du monde. Le trafic illégal de la faune se produit dans près de 30% des zones les plus protégées du monde. Il s’agit notamment du site du patrimoine mondial des forêts humides de l’Atsinanana à Madagascar, menacé par le commerce du bois de rose et du palissandre. L’exploitation forestière illégale de bois de rose et de palissandre a mené à l’inscription du site sur la liste du patrimoine mondial en péril en 2010. Le braconnage illégal a été un problème important à surpasser dans les forêts humides de l’Atsinanana pour la dernière décennie malgré leur valeur reconnue et leur statut d’aires protégées. A son apogée, l’exploitation illégale du palissandre a été estimée entre 200 m3 et 300 m3 par jour dans les parcs nationaux de Masoala et Marojejy. Par ailleurs, sur une période de deux ans, le commerce illégal du palissandre a coûté aux Malgaches jusqu’à 200 millions de dollars de perte de revenus.  

 

 

Une faune absolument unique dans les forêts humides de l’Atsinanana. (Photo WWF Madagascar)

Les forêts humides de l’Atsinanana abritent certaines des forêts les plus vierges de la planète, en plus d’écosystèmes absolument uniques. Composé de six parcs nationaux, le site s’étend sur pratiquement 500.000 ha. 80 % de l’ensemble des groupes animaux et végétaux qui y vivent sont propres à ce site classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Au total, le site abrite 12.000 espèces de plantes endémiques et plusieurs représentants des lémuriens ainsi que des oiseaux menacés. 

 

Les forêts humides de l’Atsinanana bénéficient d’une attention soutenue de la part du Comité du patrimoine mondial, de la CITES et d’autres organismes internationaux, mais il en faudra davantage pour y faire cesser le commerce illégal. En 2014, la CITES s’est engagée à apporter son concours et a appelé à une action accrue de la part des organismes internationaux dans la lutte contre le trafic du bois de rose. Parmi les entités concernées, figurent le Consortium international de lutte contre la criminalité liée aux espèces sauvages (ICCWC) et une Équipe d’appui en cas d’incident lié aux espèces sauvages (WIST) dirigée par Interpol. Le Centre du patrimoine mondial et l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) ont quant à eux conduit une mission de suivi réactif sur le site en 2015, tandis que le gouvernement norvégien a accordé 1 million de dollars à Madagascar pour financer un plan d’urgence pour le site. Les rapports établis en 2016 indiquent que l’exploitation forestière illégale se poursuit toujours dans les aires protégées. Pour porter un coup d’arrêt au commerce illicite, Madagascar n’a d’autre choix que de mettre en oeuvre un système de suivi des essences de bois d’oeuvre qui permette à la fois de déterminer les espèces prélevées et d’évaluer les stocks sur pied en vue de fixer un taux d’exploitation durable.

 

 

 

Bois de rose du « Ala Atsinanana »

Un réservoir en train de se tarir

L’exploitation forestière illégale de bois de rose et d’ébène a conduit à l’inscription du site sur la liste du patrimoine mondial en péril en 2010. Depuis une décennie, l’exploitation forestière illégale constitue un problème majeur dans les forêts humides de l’Atsinanana. À son paroxysme, l’abattage illégal du bois de rose concernait 200 à 300 m3 par jour dans les parcs nationaux de Masoala et de Marojejy. Par le passé, Madagascar a tenté à plusieurs reprises de porter un coup d’arrêt à l’exploitation illégale, notamment en décrétant l’interdiction complète de toute forme d’exploitation en 2006, puis un embargo sur les  exportations en 2010. Ces mesures se sont néanmoins révélées inefficaces, puisque l’on évalue à environ 350.000 le nombre d’arbres, en particulier d’essences fournissant le bois de rose, abattus entre 2010 et 2015 dans les aires protégées, pour l’essentiel sur le territoire du site du Patrimoine mondial. Depuis 2010, au moins 1 million de grumes, soit  approximativement 150.000 tonnes, ont été exportées illégalement depuis Madagascar.

 

Le bois de rose illégal est avant tout importé par la Chine, malgré l’interdiction complète de la CITES de son commerce par Madagascar en 2013. Cette année-la, toutes les populations malgaches d’espèces précieuses de bois d’oeuvre ont été inscrites à l’Annexe II de la CITES et Madagascar a accepté un quota d’exportation zéro. L’interdiction n’en  empêche pas moins la Chine de continuer à importer du bois de rose, puisque la proportion de grumes illégales importées dans le pays est évaluée à plus de 95 %. Les estimations suggèrent que la Chine a reçu au total 50 000 tonnes de bois de rose exploité illégalement pendant la période 2013-2016, pour un montant de 1,25 milliard de dollars.

 

 

 

L’itinéraire du bois de rose de Madagascar. (document WWF)

L’itinéraire

Le rapport du WWF précise que les grands itinéraires de transit passent par Zanzibar en Tanzanie, Mombasa au Kenya, le Mozambique, le Sri Lanka, Singapour et Hong Kong, sachant au demeurant que Zanzibar et Hong Kong constituent les principaux pays de blanchiment du bois de rose malgache. Faute d’être enrayés, l’exploitation forestière illégale et le commerce du bois de rose vont détériorer la valeur universelle exceptionnelle du site et les bénéfices qu’elle procure aux riverains. L’exploitation forestière illégale occasionne une dégradation forestière rapide sur le territoire du bien et ouvre de plus en plus de brèches dans des zones boisées auparavant inaccessibles. Résultat, on assiste non seulement à une intensification du braconnage des espèces endémiques, comme les lémurs, mais aussi à la remise en cause de la capacité du site à fournir des services écosystémiques aux 100.000 individus vivant à sa proximité. La déforestation s’accompagne en effet d’une érosion des sols, réduit la capacité de stockage du carbone par les forêts, et accroît la probabilité d’inondation et de glissement de terrain. L’exploitation forestière illégale prive en outre les communautés locales de précieuses ressources, d’autant qu’en fin de compte, moins de 1 % des bénéfices tirés de cette activité restent dans le pays. De fait, la plus grande part des bénéfices sont non régulés, non taxés et enrichissent un cercle restreint de « barons du bois » au lieu de contribuer au financement de la santé, de l’éducation et d’autres services publics utiles participant au développement national.

 

 

La CITES

En réaction à l’industrialisation croissante du prélèvement d’espèces sauvages, la  CITES a été signée en 1973 pour sauvegarder les espèces les plus menacées sur le globe. Destinée à réglementer le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages pour en empêcher toute surexploitation, la CITES protège aujourd’hui respectivement 5600 espèces d’animaux et 30.000 espèces de plantes, dont la plupart assurent le bon fonctionnement des écosystèmes et sont source de valeur économique, sociale et culturelle pour les populations locales comme pour l’humanité tout entière. Nombre d’espèces CITES figurent sur la liste rouge des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et, à ce titre, ont besoin d’être protégées pour échapper à l’extinction à l’état sauvage. La CITES prend par ailleurs en compte ce qu’elle appelle les « espèces semblables », à savoir celles ressemblant aux espèces inscrites pour des raisons de conservation, afin de leur éviter de subir les contrecoups du commerce dont ces dernières font l’objet. Il est par ailleurs utile d’ajouter que la CITES réglemente aussi le commerce légal des espèces sauvages et que beaucoup de plantes et d’animaux sont prélevés à l’état sauvage avant d’être vendus légitimement comme aliments, animaux de compagnie, décorations ou médicaments.

Dossier réalisé par Hanitra R.

 

SOURCE : Extrait du rapport WWF « Mettre un terme au commerce illégal des espèces classées à la CITES sur les sites du Patrimoine mondial ».

Share This Post

Laisser un commentaire