Antanetibe Zazamanga : L’âme oubliée de l’Afrique



Jacaranda

Maçon de génie, travailleur hors-pair de la pierre et de la menuiserie, Rainitratra, fondateur du village séculaire d’Antanetibe Zazamanga était un esclave « importé » d’Afrique. Des traces du grand continent sont restées dans la localité, même après 120 années d’existence.

Le village d’Antanetibe Zazamanga, le village fondé par Rainitratra

Ce week-end, Danielson Rakotomanampisoa aura probablement un petit pincement au cœur. L’église anglicane qui trône à l’entrée de son village, fête ses 120 années d’existence. Cet édifice en brique rouge, surmonté d’un clocher blanc éclatant, cristallise l’histoire peu commune d’Antanetibe Zazamanga. Localité d’environ 80 toits à 40 km à vol d’oiseau au nord de la Capitale. Avec ses maisons élevées, ocres, et ses petites fenêtres. Ses zébus qui constituent la première force productrice des habitants, grands agriculteurs.

La genèse d’Antanetibe Zazamanga revient à rappeler le passé esclavagiste, l’expansion économique et l’ouverture des relations diplomatiques de Madagascar depuis Radama I (1793-1828). Après le règne de son père Andrianampoinimerina, qui a préféré tenir les blancs étrangers à l’écart, le fils s’en est rapproché, surtout avec les anglais. « Le souverain savait qu’ils avaient aussi le savoir comme les techniques militaires. Le monarque parlait à la fois le français et l’anglais », souligne le professeur titulaire et directeur du musée d’Art et d’archéologie, Michel Razafiarivony. Toutefois les anglais exigeaient une contrepartie avant de collaborer avec le monarque.

Dans son article paru au Japon dans le très réputé Journal of Asian And American Studies en 2005, intitulé « Les descendants des anciens esclaves importés d’Afrique à Madagascar : Tradition et réalité », Michel Razafiarivony souligne « deux traités signés le 14 janvier 1817 et le 11 octobre 1820, par le roi de Madagascar et le gouvernement de l’île Maurice alors territoire britannique, mirent officiellement fin à la traite des esclaves de la Grande Île vers les îles voisines et plus particulièrement celle de la Réunion ». Comme le marché des esclaves constituait une ressource économique pour le royaume de Madagascar. En échange, les anglais se sont engagés à compenser le manque à gagner.

Dadabe Rakotondrasoa, un des derniers gardiens de l’histoire de Rainitratra

Diplomatie et esclavagisme. Malgré tout, le trafic subsistait grâce au commerce illicite. Bien que la vente des esclaves malgaches vers l’étranger a drastiquement diminué. La relation entre les anglais et Radama I a été au beau fixe. L’économie du royaume se portait bien, tandis que l’armée se modernisait réussissant durant son règne à « pacifier » les 2/3 du pays. Naissait ainsi le royaume unifié de Madagascar.

Par contre, les commerçants arabes continuaient de fournir les villes maritimes de Madagascar en hommes, femmes et enfants à vendre. Des personnes capturées en Afrique, sur les côtes et parfois venant de l’intérieur des terres. Comme la loi anti-esclavage a été appliquée en interne à Madagascar, ces nouveaux arrivants étaient du pain béni.

Il a fallu attendre Ranavalona II et sa loi énoncée le 20 juin 1877, pour que l’esclavage soit interdit que ce soit entre les malgaches mais surtout envers les africains. « Tous les Masombika du royaume sans exception de date d’arrivée sont libres et les éventuels récalcitrants qui refusent d’appliquer cette loi seront condamnés ». Par condamnation, il s’agissait de voir sa tête rouler à terre comme une baudruche après un bon coup de cisaille du bourreau.

L’effet a été immédiat, que ce soit dans les hautes terres ou les régions maritimes, des centaines d’esclaves ont été libérés. Des hommes sont devebus sans terre ni avenir. « Comment ils pouvaient retourner chez eux ? », s’interroge le professeur titulaire Michel Razafiarivony, signalant au passage le paradoxe de cette liberté retrouvée.

Une mère de famille d’Ambohijatovo retournant des champs

Fondation d’Antanetibe Zazamanga. Antanetibe Zazamanga a été investi par Rainitratra, en mars 1898. Quand l’administration coloniale française lui a donné ces terres et ce village, ancien lieu d’habitation des malgaches fuyant la répression coloniale, pour fonder sa descendance, Rainitratra a emmené six de ses compagnons avec lui, tous des africains, des anciens esclaves libérés. Il a ensuite emmené d’autres familles, également des africains. C’est ce groupe qui a fondé trois villages, dont Antanetibe est la « maison mère ». Ensuite, la communauté s’est agrandie, d’autres localités comme Ambohijatovo sont nées.

Il y aurait eu un « kabary au palais au nord du Rova », selon Bébé Razary, octogénaire et mémoire du village qui a suivi son mari à Ambohijatovo, un patelin situé sur une colline au nord de la maison mère. « Les autorités ont demandé à Rainitratra de rassembler les zazamanga. Elles leur ont offert des terres. Certains ont accepté, comme notre ancêtre qui a fondé le village. Tandis que d’autres sont restés, ces derniers se sont établis à Miandrarivo, à l’est du Rova. D’autres ont intégré la fanfare du gouvernement, tel un certain Randriantoa », ajoute t-elle. A partir de là, il a fondé sur environ 2 000 ha de champs et collines, une communauté qui ne s’est vraiment ouverte à l’extérieur qu’à l’indépendance en 1960.

Le passé de Rainitratra. Le jeune Makoa était arrivé à Antananarivo lors « du début du deuil de Ranavalona I », la reine décédée en 1861. Rainitratra a plus tard , écrit dans le journal de la mission anglicane en 1924 qu’« il croyait qu’il allait être exécuté, les Malgaches étant réputés être des cannibales dans son pays d’origine ». De servitude en servitude, Bi, son nom africain, a gagné la confiance d’un dignitaire à Ambohimanga. Selon la communication du professeur Michel Razafiarivony dans le Journal of Asian And American Studies, « son travail n’était pas bien fatiguant, au contraire, il avait largement le temps de se reposer… Aussi préféra t-il demander un angady ».

A en croire ces propos, il est fort probable que Rainitratra venait d’une peuplade qui pratiquait la culture. C’est ce gène de cultivateur qui quelque part, fait qu’Antanetibe Zazamanga est aujourd’hui une région hautement productrice, alimentant les marchés d’Ivato et des villages alentours. D’ailleurs, la terre, Rainitratra y tenait comme à la prunelle de ses yeux. « Il nous a transmis l’amour de la terre et a ordonné que les descendants n’en vendent jamais, même pas une petite parcelle », confirme Danielson Rakotomanampisoa.

Puisque Rainitratra n’avait pas d’enfant, ce sont ses premiers compagnons, des pionniers en quelque sorte, qui ont donné naissance à la lignée jusqu’à la génération actuelle. Le meneur a préféré en adopter.

Une famille descendant des premiers Zazamanga

Une mémoire fugace. Les traces du grand continent, l’Afrique, une partie des habitants du village en gardent. Que ce soit leur teint, que ce soit leurs traits du visage… Un chant tribal, sans doute un refrain a aussi perduré malgré les siècles. Dadabe Rakotondrasoa, un grand gaillard de plus de 80 ans, descendant de la cinquième génération, n’hésite pas à l’entonner à ses heures perdues.

« Talikomi, tari mawele, napakorah/ tari mawele, napakorah – ensuite il criait : alalalalalala » chante-t-il phonétiquement. Avant d’ajouter fièrement « vous n’étiez pas sans doute né à cette époque, j’en suis sûr. Mais moi je l’ai vu et entendu ».  A chaque fête dans le village, cette chansonnette a  toujours été reprise et transmise comme pour rappeler les lointaines origines.

Très lointaines, à entendre le vieil homme. « Aïe ! Aïe ! Aïe ! Comme moi ? A quatre vingt-trois ans et y aller ? Même, comment vivre là-bas, je ne saurai pas », s’amuse Dadabe Rakotondrasoa, en pensant à l’idée de visiter un de ces quatre matins l’Afrique. Selon les histoires transmises par les anciens, Rainitratra viendrait de la région où se trouve l’actuel Afrique du Sud.

Les trois Mampikambana

Le 3 mars 1898, Rainitratra et ses compères arrivent à Antanetibe Zazamanga. D’abord le leader et six de ses compagnons s’installent sur la parcelle de terrain qui leur est proposée par le missionnaire Coles  de l’église Anglicane d’Ambatoharanana. Son choix s’est porté sur Antanetibe en raison de sa proximité avec son lieu de travail. A l’époque, Rainitratra et les autres Zazamanga travaillaient encore sur l’édifice de l’église Anglicane d’Ambatoharanana. Au fur et à mesure, d’autres Zazamanga les rejoignent, soit 12 hommes et leurs familles y élisent domicile. Finalement, d’autres arrivent et le village s’agrandit et se partage entre 32 hommes plus exactement.  Actuellement, les descendants des Zazamanga occupent dorénavant le village délimité par Ankafotra, Antanetibe et Ambanimaso, qui lui a valu le nom de « trois Mampikambana ». Pour sa part, Antanetibe reste le « vohitra »   de rencontre de tous les villageois que ce soit pour les jeunes, qui étudient dans les écoles publiques ainsi que collèges et lycées anglicanes. L’anglicanisme reste la religion traditionnelle des Zazamanga, symbolisée par  un édifice vieille de 120 ans.

Autres temps. En regardant les étendues, on ressent le travail acharné à travers la fertilité des terres grasses et repues des rizières d’Antanetibe Zazamanga. Au mois d’octobre, entre 8 h et 15 h, il suffit d’aller aux champs pour retrouver  un oncle, un mari, une mère…  Bref, toute la famille, même l’évangéliste.  « Plusieurs amis de ma génération ne s’intéressent presque plus à notre histoire. Il serait possible que d’ici dix ans, l’histoire de ce village sera oubliée », fait-il remarquer, d’un ton égal, un brin résigné. Une histoire dont le rôle principal est tenu par Rainitratra. L’« ancêtre » commun, sans enfants, dont la seule image, un croquis assez primaire est gardé fièrement.

Une pincée d’amertume semble pourtant s’être refugiée dans les tréfonds de l’âme de ces villageois joyeux, accueillants et bienveillants. « Vous savez, nous sommes une catégorie d’hommes perdus. Nous sommes perdus, nos ancêtres étaient des hommes perdus », lâche Dadabe Rakotondrasoa. Relevant la tête, il continue. « Mais nous n’allons pas nous lamenter la-dessus maintenant, c’étaient nos ancêtres».

Une présence assumée. Ce week-end, Danielson Rakotomanampisoa aura donc pour insigne honneur de déclamer des poèmes et de raconter, de ce qu’il sait, l’épopée du fondateur Rainitratra et de la naissance de son village. C’est la seule manière pour le moment de transmettre aux jeunes et aux petits l’héritage de leur passé, de serviteurs à hommes libres.

La grande église anglicane fête ses 120 ans

Antanetibe Zazamanga, vers 14 h 30, les femmes reviennent des champs. Une apparition soudaine, au détour d’une allée bordée de broussailles et d’arbustes nappée  de poussière virant au rouge. Une mère tenant son fils par la main. Sur la tête, un semblant de panier, probablement pour porter le déjeuner aux champs. On a tout de suite l’impression de se retrouver face à une femme Khoïkhoïs. Le teint dégage une infime lueur bleue. Lui donnant une aura particulière, presque mystérieuse. Elégante et calme, elle passe la route d’une démarche élancée après un bonjour chaleureux, sans en faire trop, « Manahoana tompoko ô… salama ê ! ».

Il faut attendre la fin de l’après-midi pour que les habitants soit au complet. Et les héritiers historiques de Rainitratra animent le village. Sur les épaules de Danielson Rakotomanampisoa reposent tout ce passé, leur patrimoine… Ce week-end, il recherchera peut-être dans l’assistance un petit jeune qui voudrait bien prendre le relais.

Maminirina Rado

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  1. – Zazamanga c’est un mot banni dans notre pays Atoa Rado, vous aurez dû choisir autre mot pour donner un sens noble de leur histoire et non Zazamanga. Le mot CON.. vous est attribué ce jour.

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