Education à Madagascar : L’adoption d’une politique linguistique éducative est de plus en plus pressante

Les derniers résultats des enquêtes sur les indicateurs de prestation de service en éducation de 2019 indiquent que 97 % des enfants malgaches de moins de dix ans ne savent ni lire ni écrire. Et encore, une grande majorité des jeunes en âge de travailler n’auraient pas les capacités linguistiques requises malgré tant d’années passées à étudier différentes langues durant leur cursus scolaire. Ceci amène à penser que le souci vient peut-être d’un manque de politique linguistique éducative stable (PLE). Dans la réforme envisagée par le ministère de l’Education nationale, de l’enseignement technique et professionnel, l’adoption d’une PLE stable peut éventuellement apporter une solution durable à la situation de l’éducation à Madagascar.

En ce moment, « force est de constater que la maîtrise de la langue maternelle, qui est le malgache, mais aussi des langues étrangères comme l’anglais ou le français en milieu scolaire reste un grand défi à relever. Parmi les causes qui peuvent expliquer cette situation, on peut citer, par exemple, le manque de qualification des enseignants, mais surtout l’inexistence d’une politique linguistique éducative stable à Madagascar », nous a expliqué une source auprès du ministère. Aussi, « intégrer la mise en place d’une PLE dans la réforme de l’éducation semble inévitable », toujours selon cette même source. Toutefois, un tel projet ne peut se faire aussi facilement sans recueillir les avis de toutes les parties concernées. C’est ainsi qu’actuellement, des ateliers de concertation et des activités de recherches sont menés par les responsables un peu partout à travers le pays.

Implication des enseignants-chercheurs

Nous avons eu l’occasion de parler longuement de la PLE avec les enseignants-chercheurs chargés de travailler sur ce projet. C’est ainsi que le Pr. Vololona Randriamarotsimba nous a expliqué que « la politique linguistique éducative s’intéresse principalement aux langues enseignées et aux langues d’enseignement ». Ce professeur nous a également parlé des travaux d’études menés ailleurs, plus précisément concernant le plurilinguisme en Europe, en faisant savoir que les langues d’enseignement occupent une place centrale dans l’éducation du fait qu’elles améliorent les compétences communicatives, favorisent les compétences cognitives de base et assurent la formation sociale et citoyenne. Si on veut donc donner les meilleures chances à nos enfants, il est plus qu’important de mettre en place une politique linguistique éducative stable à Madagascar.

Pour ce qui est du rôle de ces enseignants-chercheurs dans ce projet, ils occupent une place importante puisqu’à travers eux, il est possible d’obtenir des expertises sociolinguistiques basées sur les données réelles de la société malgache. D’ailleurs, un document intitulé « Appui à la réflexion sur l’élaboration d’une politique linguistique éducative à Madagascar » vient d’être publié en 2018 avec la contribution de plusieurs experts comme Estelle Dagaut, Vololona Randriamarotsimba et Velomihanta Ranaivo, toutes des expertes dans le domaine.

Ecouter les besoins de chaque partie

L’élaboration d’une PLE ne peut toutefois se résoudre aux avis uniques des chercheurs, car il convient aussi de voir les besoins réels de l’éducation à Madagascar. Ainsi, divers séminaires d’échanges et de partages ont déjà été menés, notamment à Ambohimanambola et à Mahajanga. Selon nos sources auprès du MENETP, les responsables vont encore poursuivre les concertations dans les autres régions de la Grande île pour recueillir tous les avis sur la question. Pour l’instant, aucune direction ne nous a encore été indiquée puisque les recherches sont en cours. Par contre, ce qui est certain c’est que l’adoption d’une politique linguistique éducative est inévitable afin de garantir l’avenir des enfants malgache pour les prochaines années. « De toutes les façons, si on regarde ce qui se fait ailleurs, une PLE n’est modifiée qu’au bout de cinquante ans pour les pays les plus avancés. Cela signifie que leur système est bien rôdé et qu’il existe une réelle stabilité de la politique malgré les différents changements de régime », a notifié une de nos sources au sein du MENETP.

A noter que le ministère de l’Enseignement supérieur, le ministère de l’Education nationale, les représentants des écoles privées, les enseignants-chercheurs, les parents d’élèves, les enseignants et tous les acteurs de près ou de loin dans le secteur de l’éducation à Madagascar sont engagés dans cette grande discussion.

Un conseil national de l’éducation apolitique et indépendant

Enfin, le Pr. Judith Razafimbelo Raholdina et le Pr. Vololona Randriamarotsimba ont évoqué la nécessité d’un conseil national de l’éducation indépendant afin de pérenniser la politique linguistique éducative à adopter prochainement. Cependant, pour qu’elle puisse être durable, il faut qu’elle soit bien étudiée. Et cela relève encore d’un travail de longue haleine.

Anja RANDRIAMAHEFA

 

Interview

Les professeures Judith Raholdina Razafimbelo (à gauche) et Vololona Randriamarotsimba, ont beaucoup à apporter pour l’éducation malgache. (crédit photo : Maminirina Rado)

Pr. Vololona Randriamarotsimba et Pr. Judith Raholdina Razafimbelo pour un rapport éducation/langue inclusif

Les professeurs Vololona Randriamarotsimba et Judith Raholdina Razafimbelo, parmi les plus reconnues dans le domaine de la recherche pour l’amélioration de l’éducation malgache, à travers cette interview, dressent le tableau actuel du rapport « langue en présence et éducation à Madagascar. Sans langue de bois ». 

Le plurilinguisme est un état de fait qui est peu évoqué à Madagascar, est-ce que vous pouvez dresser la situation actuelle de ce rapport langue/éducation ?

Vololona Randriamarotsimba : Madagascar est un pays plurilingue, ça c’est un fait qu’il faut apprendre à accepter parce qu’en général, on a une perception monolingue de notre situation linguistique. Donc, on pense mettre comme principe de base que Madagascar est plurilingue. Le plurilinguisme ne signifie pas maîtrise complète de toutes les langues en contact, mais une connaissance plus ou moins parfaite de celles-ci.

Les  politiques linguistiques qui se sont succédé au pays jusqu’à nos jour ne se sont jamais fondées sur la polarité linguistique. Cela est une chose. En plus, cela n’a pas fait l’objet d’un projet de société mais a été tout simplement défini par les autorités. Et le grand inconvénient c’est qu’à chaque changement de dirigeant, il y a également un changement de politique linguistique éducative.

Judith Raholdina Razafimbelo : On n’est pas encore là pour dire ce qui nous a conduit notre système dans cette situation, nous devons partir d’un constat. Alors, depuis l’indépendance, nous avons décrété le bilinguisme au primaire. En 1975, nous avons opté pour la malgachisation. En 1984, nous avons relancé le français. Finalement en 1996, la langue d’enseignement officielle a été le français en deuxième année du primaire. Ces changements successifs démontrent une certaine immaturité de notre politique linguistique éducative.

Alors, d’après nos recherches, depuis 1996, j’ai été surtout orientée vers la discipline non linguistique, mais dans la langue d’enseignement. Nous avons analysé ce qui se passe dans l’enseignement de la science, physique, science de la vie et de la terre etc. Nous avons étudié les utilisateurs de la langue face à cette politique linguistique.

A partir de là, dans l’enseignement de ces disciplines qui devraient être enseignées en français, les enseignants ne maîtrisent pas le français, à plus forte raison les élèves . Alors, finalement, la politique linguistique n’a jamais été appliquée. Ce qui a fait apparaître le « frangasy ». Voilà donc le constat, aucune politique linguistique n’a  concrètement été utilisée à Madagascar. Alors, il est temps de se demander comment établir une politique linguistique éducative que les utilisateurs pourront vraiment appliquer.

Ces tâtonnements, disons ces manques de réelles initiatives, ont-ils eu des impacts si l’on considère que les Malgaches semblent faire confiance à leur système éducatif ?

Vololona Randriamarotsimba : Cela dépend. Dans le système éducatif actuel, il y a de l’injustice et de l’inégalité. Il y a la classe sociale aisée qui envoie leurs enfants dans les écoles anglophones. Certains  envoient leurs enfants dans les écoles francophones. La bourgeoisie moyenne choisit les écoles dites d’expression française même si, quelques fois, il ne s’agit que d’un français approximatif. Et les enfants des classes défavorisées restent dans les écoles publiques parce que leurs parents n’ont pas le choix. Ils ne peuvent pas faire autrement, ils n’ont pas suffisamment d’argent pour envoyer leurs enfants où l’on paye des frais de scolarité.

Ce qui fait que c’est injuste, c’est une source de stratification sociale. Et on voit cette inégalité à partir des résultats du baccalauréat. Même à l’université, ces enfants sont automatiquement différenciés en fonction de leurs écoles. Mais il y a également une inégalité face au savoir, parce que le savoir transmis dans ces écoles de prestige n’est pas le même qu celui dans les écoles publiques, rien qu’en considérant la formation des enseignants et tout le reste. En outre, il y a les difficultés des enfants des écoles publiques à vraiment s’ouvrir au monde, alors qu’on est dans une ère de mondialisation. Par exemple, bon nombre des recrutement dans les grandes entreprises se font en anglais, et si le candidat n’a pas suffisamment de bagage en anglais, ses chances sont minces. Ce qui fait que, ce sont toujours les enfants des riches qui vont avoir accès aux professions de prestige.

Judith Raholdina Razafimbelo : L’enseignement de la langue est à revoir. De façon générale, pourquoi pendant des dizaines d’années d’apprentissage, les enseignants n’arrivent pas à aligner des phrases correctes en français. Il y a actuellement des étudiants en cinquième année universitaire qui rédigent leur mémoire, et c’est navrant de voir qu’il n’y a pas une seule phrase sans qu’il y ait une faute. Alors, il y a des efforts à entreprendre dans la maîtrise de la langue, soit la langue enseignée et la langue d’enseignement. Il est possible d’enseigner la langue, mais il faudrait trouver la méthode pour que les utilisateurs la maîtrisent. C’est pour cela que, même en milieu rural, il est possible d’être calé en chimie, en physique… car ces matières sont enseignés en malgache.

Vololona Randriamarotsimba : On exige souvent même, dans la communication courante, la norme. Il y a une sorte de représentation linguistique qui admet que certaines pratiques ne sont pas bonnes par rapport à d’autres. Or, toutes les langues, toutes les pratiques se valent. Seulement, et je le répète, dans le système éducatif, surtout à l’écrit, la norme est quand même de mise. Le problème, toujours avec la question de langue, c’est cette notion de norme.

Recueillis par Maminirina Rado

Dossier réalisé par Anja RANDRIAMAHEFA et Maminirina Rado

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6 Commentaires - Ecrire un commentaire

  1. Attention …Attention…Attention…Attention

    LANGUE NATIONALE ET LANGUE VÉHICULAIRE, UN PATRIMOINE UNIVERSEL

    Dans tous les pays du monde, il existe des langues nationales (appartenant à une communauté plus ou moins grande ou réduite) et des langues véhiculaires ( servant à l’inter-communication entre plusieurs communautés).

    LE CAS DE LA FRANCE
    En France on a des langues régionales du type : breton, basque, catalan, occitan, corse, normand; et on a une langue véhiculaire : le Français ( autrefois langue d’oïl, parlée dans le Nord de la France). Cette langue a été imposée à tous les Français par la loi.

    LE CAS DES PAYS AFRICAINS
    Il en est de même en Afrique. Les populations africaines n’ont pas attendu les colonisateurs français, espagnols, anglais, portugais, pour échanger linguistiquement entre eux et commencer.

    LANGUES TRANSNATIONALES AFRICAINE S
    La Conférence de Berlin en novembre 1884 et février 1885, point de départ du partage de l’Afrique entre les Européens , puis le découpage des empires coloniaux en petites républiques africaines indépendantes a créé de facto des langues transnationales parlées dans plusieurs pays.

    Par exemple le découpage du Royaume du Congo fait qu’il y a des Kikongophones (locuteurs parlant kikongo appelé aussi munukutuba – prononcer « ou » le « u ») dans 4 pays : l’Angola, le Congo-Brazzaville, la RDC et le Gabon.

    Plus proche de Madagascar en Afrique de l’Est le swahili est parlé dans 14 pays: Tanzanie, Kenya, Ouganda, Burundi, RDC, République centrafricaine, Rwanda, Somali, Mozambique, Malawi, Zambie, Comores, Éthiopie, Soudan du Sud.

    Le swahili est classée langue officielle dans 5 pays: Tanzanie, Kenya, Ouganda, RDC, le Rwanda.

    SOIT LE SWAHILI A PLUS DE 100 000 000 (100 millions) de locuteurs en Afrique de l’Est.

    Il y a même une marge infime de vieillards malgaches qui parlent encore swahili.

    ! !! BRAVO! ! !
    Bravo pour le très interessant dossier Anja Randriamahefa et Maminirina Rado , qui donne matière à Réflexions.
    Le confinement devrait être la période idoine pour réfléchir aux problèmes sociétaux, devant penser le monde d’après.

    Thierry SINDA
    Poète et universitaire auteur de « Anthologie des poèmes d’amour des Afriques et d’Ailleurs » préfacée par Jacques Rabemananjara .

  2. Tokony atao mazava tsara ny hoe teny hibeazana sy teny fanitaram-pahalalana.

  3. Mila ampianarina ( teny enti-mampianatra io) amin’ny teny malagasy (na ofisialy io na fitenim-paritra) ny ankizy eny amin’ny EPP. Tokony.hotohizana hatrany amin’ny lycee aza izany ary ampiarahana amin’ny fitaovana, fanofanana ary rakibolana. Etsy ankilany, hajoro isaky ny districts ohatra eo am-panombohana, ny centres d’apprentissage des langues vivantes ( frantsay, anglisy) ka homena ny professionnels des langues ny fitantanana izany na dia maimaim-poana aza ny fianarana ao. Io professionnalisation io no fomba mahomby indrindra raha araka ny hevitro satria ao amin’ireny centres ireny no hiainan’ilay mpianatra ny situations langagieres ilaina. Ezahina hifameno izany ny sekoly sy ireny centre ireny. Afaka mamaly ny besoins specifiques ( examens, asa, memoire…) koa ireny centres ireny. Tsy hovitan’ny sekoly irery ny fampianarana teny eto amintsika.

  4. Ny politika iray tena ilaina na eo @ fanabeazana na eo @ fandrosoana dia ny fanomezan-danja ny teny malagasy. tradraina ireo tena mandala ny teny malagasy ary mamoaka raikibolana iray lehibe. Miezaka mampiasa ny teny malagasy, ary tsy manonona ny teny malagasy @ teny frantsay ohatra, atao fitsipika mihitsy. ireo aina aman-jery dia tokony ho modely voalohany @ izany. ny akademia malagasy asaina miasa fa tsy atao haigony fotsiny mikaroka ireo teny mbola tsy voalazan’ny teny gasy, Tsy ataotao foana izany fa misy fitsipika , sao indray teny tsy fantatr’olona no avoaka eo na teny hafakely..

    Hianarana any ampianarana izany fanavaozana izany, ny lalana sy ny ttasim-panjakana atao teny gasy daholo. Rehefa zava-dehibe dia atao @ teny gasy .Tsy atao hanakana ny fianaraka ny teny vahiny anefa izany, hampitombona koa ohatra ny ora fianarana teny vahiny.

  5. Pour moi, le fait d’avoir une langue sue et comprise par tous les malgaches est déjà un atout important dans l’éducation à Madagascar. C’est notre force sur tous les plans. C’est malheureux de voir beaucoup de populations africaines vivant dans un même pays mais ne se comprennent entre elles qu’avec une langue étrangère (l’anglais ou le français)

  6. · Edit

    Bonjour,
    D’autant plus que les enseignants de certaines provinces ne savent ni lire ni écrire la langue malagasy « officielle »… Tant que les malagasy des hauts-plateaux n’auront pas intégré le fait qu’il n’existe pas d’uniformisation de LA langue mais que les Malagasy forment et continueront de former une mosaïque ethnico-linguistique, il n’y aura aucun progrès dans la qualité des enseignements.
    Pourquoi, si ce n’est un légitime nationalisme, ne pas adopter dès le primaire un enseignement en Anglais (qui est une langue bien plus simple a utiliser que le français et que la plupart des français-voyageurs-entrepreneurs parlent maintenant)
    Partout ailleurs dans le monde (et en particulier en Afrique) où cette langue mondiale (ou le français…) est utilisée dans l’enseignement primaire dès le début (au moment auquel les esprits jeunes sont des éponges à savoirs) , l’apprentissage de la langue nationale n’en est que meilleur. La langue nationale étant parlée à la maison et dans les médias cela ne risque pas de déstabiliser l’enseignement du Malagasy au primaire ni de la littérature Gasy pour le secondaire.

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