Interview : Kakajoh chante la réalité du « kere »

Chanteur hyper adulé à Toliara, Kakajoh tentera d’ouvrir les yeux des Malgaches avec ses nouveaux titres.

Demi–dieu à Toliara, Kakajoh, né dans le quartier de Tsenenge est un artiste dont la musique sonne dans tous les lieux populaires de la ville. Suite au décès de son grand-père, dans la commune de Gogogogo à Ejeda, suivi de celui de sa grand-mère, il a eu le déclic de la musique. En 2011, repéré par un élu à Ejeda, il a créé une chanson pour la propagande de celui–ci. Après, il a commencé à créer ses propres titres, dont « Tsikitoleka amaray », une chanson d’amour voulant dire jouer jusqu’au petit matin. Kakajoh est propulsé dans les hit-parades. Il prépare de nouveaux titres actuellement, dont « Kere marandrano », un petit revirement.  

Midi-Madagascaikara : Vous sortez un peu des sentiers battus avec vos nouvelles chansons, par exemple « Kere marandrano », où vous alertez sur la situation dans le sud. Pouvez-vous nous expliquer ce petit revirement ?   

Kakajoh : D’Ampanihy à Ambovombe, il y a le « kere ». Là-bas, on l’appelle « Arikatoke ». Alors, les gens d’un même village quittent celui-ci pour un autre. Durant le déplacement, il y a des morts en chemin. Alors, on ne cherche pas à les enterrer quelque part, sur leurs terres, mais en pleine nature. Chacun y met une pierre et des repères pour indiquer qu’il y a une sépulture ; ensuite, on continue la route. Avant d’arriver sur les terres où il y a de la nourriture, il y a plus d’une centaine de personnes qui y ont déjà perdu la vie. J’ai vu cela de mes propres yeux, et cela m’a inspiré pour créer cette chanson. Même le chef du « fokotany » quitte le hameau. Il n’y a plus personne dans le village. Mais ils reviennent quand la pluie arrive, pour planter. Mais en période de « kere », il faut se forcer de partir, c’est insoutenable. Pourtant, en chemin, on peut perdre la vie avec le manque d’eau et de nourriture. C’est l’histoire de ma chanson, « Kere marandrano », la famine qui prévaut jusqu’à maintenant.

Midi-Madagasikara : Et comment réagissent les responsables face à cette situation ?

Kakajoh : En période de propagande, oui, les responsables visitent nos régions. Là bas, les gens sont très concernés par les élections à cause de la famine, alors ils élisent ceux ou celles qui savent parler. Mais quand le moment est venu de récolter les fruits de leurs votes, rien. Après, quand une autre personne se présente, sachant parler, alors les gens l’élisent.

Midi-Madagasikara : Avec vos chansons qui alertent l’opinion, est-ce que ce n’est pas un peu risqué de s’aventurer sur cette démarche ?

Kakajoh : (Rires) Vous savez, des gens y sont en train de mourir. Alors, il est difficile de ne pas écouter leurs plaintes. Ces plaintes ne seront jamais entendues, ce qui ne veut pas dire qu’ils (les responsables) ne veulent pas y prêter attention, ils ont tout de même plusieurs et d’autres responsabilités. Alors, c’est difficile que les plaintes au sujet du « kere » soient entendues. A travers la musique, la majorité, tout comme ceux qui ont l’esprit éclairé, pourra connaître la situation. Je ne suis pas là pour pointer du doigt l’Etat, sachant que cela fait combien de temps qu’il y a eu des présidents à Madagascar mais la famine a été toujours là.

Midi-Madagasikara : Un drame est en train de s’y dérouler donc ?

Kakajoh : Les gens, là-bas, meurent des terres de leurs ancêtres. Parce que la terre y est fertile, rien à espérer sauf les cactus. Même s’ils plantent du manioc, la production sera insignifiante, parce que la pluie ne tombe qu’une fois par an. Alors, comment voulez vous planter avec un seul jour de pluie ? Les gens de là-bas veulent vraiment s’en sortir, ils peuvent aller à Betroka où il y a des terres fertiles. Difficile, avec les « malaso ». Alors, ils meurent des terres de leurs ancêtres. A cause de ce « kere » persistant, alors, qu’est-ce qu’il y a à faire ? Créer des choses pérennes, des soutiens alimentaires. Voilà ce que les responsables doivent faire, au lieu de penser à me contrecarrer si je raconte ces choses dans mes chansons. Plusieurs personnes sont déjà décédées là-bas à cause du fléau. Actuellement, le kilo du manioc se vend à mille cinq cent ariary. Du manioc, les gens là bas en plantent, mais ce n’est pas suffisant pour se nourrir. Et en plus, il n’y a pas de pluie.

Midi-Madagasikara : D’où la nécessité de changer un peu de discours… 

Kakajoh : En tant qu’artiste, vous devez regarder la réalité. Regarder ce que vivent vos contemporains. Il faut aussi passer un message qui apporte du bien, quitte à parler de la vie dans son côté obscur. Les « Ambiance ! Ambiance ! », cela n’est pas trop approprié. A minuit, l’ambiance se termine toujours.  Mais si vous parlez de la vie, la vie ne se terminera jamais. Il faut faire des efforts pour parler des choses difficiles quand vous voyez un enfant de douze ans frappé par la famine et tomber sans pouvoir se lever. Mon statut a fait que j’ai chanté pour des futurs élus, mais des gens disent des mensonges à mon sujet, selon lesquels j’ai gagné ceci, j’ai gagné cela. Mais il y a eu des moments où je devais mettre ma main à la poche pour réaliser des chansons de propagande. Le fait est que quand ils sont élus, je suis jeté aux oubliettes.

Recueillis par Maminirina Rado

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